Société Tranche de vie

Être une femme ou la fois où j’ai refusé d’avoir peur

[Avertissement de contenu: ce texte traite de sujets sensibles comme le harcèlement de rue et les agressions sexuelles]

Il y a un an, je me promenais dans les rues de mon quartier accompagnée de mon chien. J’étais contente; c’était une belle journée d’été et je venais de terminer ma première année d’université. Je ne portais rien de bien affriolant – pas que je pense que cela aurait changé quelque chose, mais certaines personnes ont malheureusement tendance à penser qu’un habillement qui dévoile plus de peau est synonyme de promiscuité – et je ne pensais surtout pas que quiconque viendrait importuner ma promenade.

Cela ne faisait pas cinq minutes que j’étais partie de chez moi qu’un homme assez âgé me suivait au loin, juché sur son vélo. Étant avantagé, du moins en ce qui concerne la vitesse, il passa près de moi à plusieurs reprises. Cependant, il ne faisait pas que rouler à côté de moi du haut de sa bicyclette; chaque fois qu’il s’approchait, il me regardait et mimait qu’il m’embrassait. Il m’adressait des baisers en l’air. C’était l’une des premières fois de ma vie que j’ai eu peur, et ce, simplement parce que j’étais une femme; à ce moment, je compris que je venais de vivre ce que l’on appelle dans la langue de Shakespeare le catcalling.

« Le catcalling est un phénomène particulier de harcèlement de rue qui touche majoritairement — pour éviter de tomber dans l’absolu déterminisme — les femmes. Il s’agit de comportements et de commentaires adressés à un individu, au sein de l’espace public et semi-public, qui visent à interpeller verbalement et/ou physiquement cette personne, en lui envoyant des messages intimidants, insistants, irrespectueux, humiliants, menaçants, insultants en raison de leur sexe, de leur genre ou de leur orientation sexuelle. Tels que les sifflements, les regards lubriques, les gestes vulgaires, les compliments non désirés ou non souhaités, puis se faire suivre par un/des inconnu.s, se faire bloquer le chemin, se faire toucher, se faire prendre une fesse ou un sein par “inadvertance” ou de manière complètement assumée.»

Citation provenant d’un texte du blogue La Fabrique Crêpue (voir lien ci-dessous).

Étant beaucoup trop effrayée sur le coup pour réagir, je retournai chez moi à la course et me mis à pleurer dès que j’aperçus ma mère. Cela me prit environ une vingtaine de minutes à m’en remettre. Pour certaines personnes, peut-être que cela semble exagéré; il faut toutefois se rappeler qu’il n’y a rien de rationnel à la peur la plupart du temps. Il faut aussi considérer que plusieurs femmes, si ce n’est pas la majorité d’entre elles, ont été conditionnées socialement à avoir peur d’être agressées sexuellement.

Un an plus tard

Il y a quelques semaines, en faisant mon jogging matinal, je réfléchissais à ce que cela signifiait d’être une femme aujourd’hui. À ce moment-là, je ne pus que penser qu’être née femme (et choisir de l’être tous les jours) venait presque assurément avec son lot d’injustices et de peurs. Ce matin-là, j’étais fâchée pour toutes celles qui avaient eu peur parce qu’elles étaient des femmes, j’étais fâchée pour tous ces moments où elles avaient dû apprendre à se faire plus petites et à cacher leur beauté afin de se protéger. Je me suis dit, avec une puissance que j’avais rarement ressentie auparavant, que je refusais d’avoir peur parce que j’étais une femme. Je le refuse toujours, d’ailleurs. Je refuse de demeurer silencieuse; ce n’est pas acceptable que ce soit à moi ou à n’importe quelle autre femme sur cette planète de se sentir en danger parce que certaines personnes ne savent pas respecter autrui. Ce n’est pas à moi d’être effrayée, ce devrait être aux personnes mal intentionnées de ressentir toutes ces émotions négatives.

Ce matin-là, après m’être répétée que je refusais d’avoir peur, j’ai recroisé l’homme qui m’avait catcallé (comme quoi l’Univers fait parfois drôlement les choses). Toujours juché sur sa bicyclette, il a répété ce qui était devenu sa tradition et m’a envoyé des bisous en l’air. Je pouvais entendre le son désagréable de ses lèvres qui s’ouvraient et se fermaient tout en me soufflant des baisers. Toutefois, refusant d’avoir peur, je ne suis pas restée passive face à ce dernier et j’ai refusé de me laisser intimidée. Tandis que normalement je suis radicalement contre l’idée de prononcer des mots qui sont dotés d’autres choses que de gentillesse, cette fois-ci je lui ai rétorqué avec confiance qu’il était “dégueulasse”. J’aurais pu dire n’importe quoi d’autre, l’important, à mes yeux, était de ne pas rester muette face à cette situation; si je n’avais rien dit, j’aurais eu l’impression de ne pas être en pleine possession de mes moyens. Bien qu’il ne se soit rien passé ensuite, dans la mesure où l’homme en question n’a fait que continuer sa balade en bicyclette, c’est en prenant parole que j’ai su que ce fardeau, soit celui de la peur, n’était pas le mien. En exprimant mon désaccord, j’ai aussi exprimé à cet homme que son comportement était inacceptable et que je n’allais pas me laisser faire. Je suis bien consciente qu’il existe malheureusement des cas de violence sexuelle où des personnes auraient clairement exprimé leur désaccord sans que cela n’empêche une autre personne de poser des actions moralement répréhensibles. Par contre, il me semble qu’il peut être bien, dans des situations relativement banales, d’exprimer en toute honnêteté nos sentiments sans filtre.

Si je vous raconte cette tranche de vie, c’est parce que je pense qu’il y a de nombreuses situations du quotidien où nous nous sentirions infiniment mieux si nous prenions le temps de communiquer notre ressenti. Si quelqu’un vous rend mal à l’aise, exprimez-le! C’est ainsi que tous et toutes finiront par comprendre que leurs actions ne sont pas toujours ancrées dans l’amour.

Avec tout mon amour, Laura

Sources:

Photo prise par Laura Michaud

Définition du catcalling: Le catcalling, c’est quoi?, article publié sur le blogue La Fabrique Crêpue.

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