Dépassement de soi

Ce vilain monstre qui s’appelait Ed

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Ed: acronyme pour eating disorder, soit "trouble alimentaire".

Tu ne sais jamais à quel point tu es fort jusqu’au jour où être fort reste la seule option.”  – Bob Marley

Cette phrase illustre très bien mon parcours à moi, cette épreuve de vie qui se nomme l’anorexie mentale, un trouble alimentaire, dont j’ai souffert de l’âge de 19 à 25 ans. Cette problématique est souvent pointée du doigt, associée à des gens superficiels, et semble si simple à guérir…si seulement manger pouvait tout régler. Or, bien que de l’extérieur, elle peut sembler relever que d’un désordre alimentaire, il s’agit en fait d’un moyen d’expression pour dire ses souffrances, trop longtemps enfouies au fin fond de soi. En effet, cette maladie, qui fauche beaucoup de vies, prend racine dans un puissant manque d’estime de soi, où l’envie de disparaître dénote aussi un désir d’exister.

Il est difficile de bien expliquer tous les rouages inconscients de l’anorexie, car elle est parsemée de paradoxes. J’ai décidé de prendre parole pour vous partager mon histoire de vie afin d’aider à ce que les tabous cessent quant à la maladie mentale. Cette histoire est la mienne, elle aurait très bien pu être la vôtre. Nul n’est à l’abri de ce déséquilibre sur le mince fil de la vie.

Le début de l’histoire

Mon histoire débute à l’âge de 19 ans, je parle ici de l’apparition des premiers symptômes, car la maladie se faufilait un chemin depuis mon enfance. Je me connaissais très peu, mon identité était pour ainsi dire absente, je tentais de m’adapter aux standards de la société, sans trop comprendre qu’un carré n’entre pas nécessairement bien dans un rond. Débutant par une phase de déni avec cette impression d’être envahie par une vague de bien-être déferlant sur ma vie, j’ai le sentiment de m’être enfin trouvée, d’être là où je dois être alors qu’en fait, le trouble alimentaire faisait son entrée dans mon quotidien.

L’anorexie mentale, c’est un mélange de contrôle excessif, de privation extrême non seulement alimentaire, mais dans toutes les sphères de vie. C’est aussi la voix de la culpabilité qui me sermonne comme si j’avais commis un grave crime, alors qu’en fait, j’étais soumise, telle une victime à son agresseur. Ce sont également tous ces précieux moments, où je brillais par mon absence, car cet ennemi me faisait croire qu’un tête-à-tête avec lui valait beaucoup plus que ces repas partagés en famille. C’est aussi être confrontée aux regards blessants des gens, ce qui me forçait à faire des détours inimaginables pour ne pas devoir m’expliquer, tellement la honte était omniprésente.

C’est vivre en marge des jeunes de mon âge, c’est être un petit être fragile, dans un corps meurtri par la maladie. C’est avoir l’impression d’être en plein contrôle de sa vie, alors qu’en fait, je ne faisais que me faire contrôler. C’est croire en de belles promesses, jamais tenues. C’est se faire détruire et manipuler à petit feu… pourtant, j’avais l’impression que c’était plus fort que moi, que je n’étais pas capable de mettre fin à ce cercle vicieux qui me détruisait.  

Reconstruire mon être

L’anorexie est une maladie qui fait beaucoup de ravages, parfois même fatals. Malheureusement, j’aurais pu faire partie de ces personnes qui ont perdu la vie en raison de ce vilain monstre qui s’appelait Ed. J’ai failli basculer de l’autre côté de la vie, et ce, à maintes reprises, car je trimballais avec moi un baluchon de souffrances qui me rendait davantage démunie. Afin de me consacrer à temps plein sur la reconstruction de mon être, de mon cœur et de corps, j’ai mis une pause de trois ans sur mes études. Durant ce temps, j’ai eu trois hospitalisations (d’une durée entre 4 à 6 mois) à l’unité interne de l’hôpital Douglas, à Montréal ainsi que de nombreux passages à l’hôpital de jour de cette même institution spécialisée en santé mentale. De plus, j’ai séjourné aux soins intensifs pour une longue durée alors que ma vie était incertaine.

Ces années à me battre contre moi et mon ennemi invisible m’auront mis en parenthèse de ma vie. Je me suis perdue dans un monde vaste qui m’éloignait toujours un peu plus de moi et le travail pour me retrouver fut colossal. L’hôpital, ce milieu de vie où j’ai pu partager et entendre les histoires des autres, s’est avéré un point d’ancrage pour vaincre cette maladie; je n’étais plus seule à souffrir et je me sentais enfin comprise. J’y ai appris à exprimer mes émotions, communiquer et m’affirmer tout doucement.

Tranquillement, à coup de travail acharné, j’ai pu délaisser cette fausse sécurité que me procurait la maladie pour partir à ma conquête. Cette étape en est une charnière, car il s’agit d’un saut ultime où l’impression de se lancer dans le vide est à son comble, où le lâcher-prise est inévitable et où la foi en l’espoir de jours meilleurs doit briller.

Choisir de vivre

Maintenant, chaque jour, je fais le choix de troquer la destruction contre la construction. Ce virage en est un important, car il est le chemin de sortie où la maladie perd de son emprise et où l’amour de soi commence à germer et grandir en soi. Avec les années, j’ai appris à éviter de tomber dans les mailles de son filet, mais ô combien il m’en a pris du temps pour démêler la personne que je suis, mes ambitions, mes rêves à celle de la voix du trouble alimentaire, une voix contrôlée par les peurs, les doutes, le manque de confiance.

Je peux maintenant dire que cette épreuve de vie est une bénédiction, car elle aura été la porte d’entrée qui aura été forcée, certes, mais qui m’aura conduit vers la quête, la découverte de moi-même afin de mieux me connaître, me respecter et chérir ma valeur. Bien que ce travail en soit un d’une vie, les prises de conscience à travers les discussions de groupe et l’introspection m’ont aidé à percevoir la vie différemment et à comprendre les aspects où je devais lâcher-prise. Ces épreuves m’auront aussi fait réaliser à quel point les humains peuvent être forts, résilients et persévérants et qu’à coup de courage et de détermination, beaucoup de murs s’effondrent laissant place à la vraie personne, celle empreinte de vulnérabilité, mais vraie.

Se libérer des préjugés

Encore aujourd’hui, rares sont les personnes qui connaissent mon histoire, mis à part celles près de mon entourage, car les préjugés face à la santé mentale ont la vie dure. Étant victime à maintes reprises de propos blessants de la part de personnes ne se doutant pas à quel point cela peut écorcher une vie, l’anorexie n’est pas seulement un caprice pour se faire remarquer, comme le veut la croyance populaire. C’est un cri de détresse qui dénote un mal de vivre à travers ce corps si décharné, mais où le paradoxe est fort, car le malade veut vivre, et ce, en cohérence avec la personne qu’il est dans son entièreté.

Un message d’espoir

Aujourd’hui, je m’implique auprès d’organismes pour faire entendre ma voix et redonner espoir à ceux qui sont aux prises avec un trouble alimentaire, car oui, il est certainement possible d’en guérir. Chaque micro pas compte dans le processus de rétablissement et bien que les rechutes soient fréquentes, elles font partie intégrante de la guérison et permettent de mieux éclairer les parties obscures de la maladie, de mieux en dénouer les rouages.

Aujourd’hui, je peux dire que je vais bien, que je me sens beaucoup plus en paix avec moi-même, que je fais mes choix pour moi et que je prends goût à la vie. Cette expérience m’aura rapproché de l’essentiel, de me bâtir un quotidien où les valeurs humaines sont prônées et où la simplicité et la joie guident mes choix de vie. Ce cheminement personnel est le plus beau présent que je pouvais m’offrir, il m’a permis de retrouver la route de l’amour et du respect de soi; deux trésors inestimables qui me guideront dans mon voyage, mon parcours, ma vie!

À toi qui te bats aujourd’hui, à ton entourage qui se sent si impuissant, c’est un message d’espoir que je te lance aujourd’hui, tu es beaucoup plus qu’une maladie, tu es toi et c’est amplement suffisant! Dire adieu à ce vilain monstre qui s’appelait Ed, c’est aussi dire oui à la vie dans toute sa splendeur!

1 Comments

  1. Bonjour Sabrina, je t’ai connue plus fragile et aujourd’hui je vois toute la force qui t’habite et l’espoir que tu sème. Je suis tellement heureuse du chemin que tu as parcouru…❤❤❤

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